22H30, je suis en retard…
Cette journée, je l’ai attendue avec tellement d’impatience, j’ai tellement travaillé pour que tout soit parfait. C’est ce soir que je vais
pouvoir leur montrer qui je suis et de quoi je suis capable.
Depuis cette proposition et ce départ, un peu sur un coup de tête, ma vie à complètement changée. Avant, je vivais pour mon travail et mes amis,
je ruminai mon désarroi dans mon coin. Les différentes rencontres faites en Alsace n’avaient menées à rien, j’étais toujours seule. Mais j’avais ma carrière, mon petit job ou je m’étais employée
à me faire un nom. Et quand cette proposition est arrivée, j’ai su que j’avais réussi!
Je suis donc partie dans la capitale, avec mes seuls biens, pour écrire une autre page. Et j’avais commencé sur les chapeaux de roues! D’abord
ce budget de campagne gagné grâce à mon « style de négociation », puis cette promotion, puis ce changement radical dans mon poste. A présent, mon nom avait une valeur
ajoutée.
Pas le temps de repenser à tout ça… j’enfile mon tailleur en satin aux reflets cuivrés, mon bustier, mes talons aiguilles, un pochette, mes
clopes. Un tour dans la salle de bain rectifier mon maquillage, un petit pschitt de Chantal Thomass et je pars. Dans l’ascenseur je vérifie l’ensemble, j’avais craqué sur ce tissu dans la
boutique d’un artisan couturier ou je cherchais des idées déco. Dans un coup de tête, encore un oui, j’ai négocié un tailleur complet fait sur mesure avec ce tissu. Et j’avais bien fait! Il
m’allait à merveilles. Ce soir j’allais encore faire des ravages…
Arrivée sur le trottoir, je trouve un taxi en moins de temps pour le dire, l’effet du tailleur déjà? « Tour Montparnasse, s’il vous plait » Je
m’installe confortablement et ne peux m’empêcher de penser à lui. J’ai croisé beaucoup de personnes que ce soit pour mon travail ou en dehors, mais jamais personne n’avait laissé un tel vide en
ressortant de ma vie. Mais il en avait décidé ainsi, je ne pouvais que respecter cela. N’empêche que, les souvenirs de ses yeux, de sa voix, de sa peau font à chaque fois monter en moi une vague
de bien-être rassurante et me donnent cette assurance et cette force qui me guide dans mon travail. Je voudrais le revoir rien qu’une fois, pour lui montrer qui je suis devenue, grâce à lui. Un
jour, peut-être je le contacterai.
Le chauffeur me sors de mes songes, je paye la course et sors du taxi. Je suis là sur le parvis, au dernier étage m’attend la soirée qui peut
soit me révéler soit me détruire. « Fais bien attention, tu joues gros ce soir », mon assistant était arrivé à ma hauteur. « Tu es superbe, ça ne peut que bien se passer, t’en fais pas je serai
pas loin. » Je lui décroche mon plus beau sourire « Merci! T’es un ange! »
Il avait raison, je joue très gros ce soir. J’ai réservé le restaurant entier pour la soirée de lancement d’un projet qu’on m’avait confié à mon
arrivée dans la capitale. Il y en a eu d’autres, quelques tours de chauffe en somme, mais celui-là allait tout changer, et demain matin, plus rien ne sera jamais pareil.
Il me prend par la taille et nous nous dirigeons vers l’ascenseur. Alors que je me retourne pour jeter un dernier coup d’œil avant que les
portes ne se ferment, je vois de dos quelqu’un qui ressemble étrangement à cette photo d’une autre époque. Non, ce n’est pas possible. « Tout va bien? » - « Oui, montée d’adrénaline, tu sais que
je n’aime pas les ascenseurs ! » Je serre ma pochette un peu plus fort. Je dois me ressaisir, ça me pouvait pas être lui, il n’est même pas sur la liste des
invités.
A peine sortis de l’ascenseur, la bonne ambiance générale nous envahit. « Fais un tour, voit si tout colle niveau déco et service, je passe voir
qui est là, on se retrouve dans un quart d’heure pour le shake hands » - « Ok, a tout de suite » Alors que mon assistant s’éloigne discrètement pour faire les petites vérifications d’usage, je me
dirige vers le petit groupe de personnes chargé de l’accueil des invités. 2 gros bras histoire de dissuader les trouble-fêtes et 2 jeunes filles tout droit sorties d’un magazine de mode qui
expliqueront avec le sourire que « Bonsoir, pouvons-nous voir votre invitation? Nous sommes désolées mais vous n’êtes pas sur la liste. »
Après quelques minutes avec elles, je repars un peu plus rassurée vers la salle. Toutes les personnes importantes sont là. Il me rejoins l’air
inquiet. Il manque du personnel et l’une des tables n’est pas décorée comme demandée. J’irai voir ça plus tard. C’est l’heure d’aller saluer nos invités. D’un mouvement de tête, je fais signe à
notre directeur. Il voulait se charger de mon entrée en scène. Même si je le soupçonnait de me préparer quelque chose, j’allais lui laisser son petit plaisir. Il se dirige vers moi « Même s’il
m’arrive de regretter de vous avoir fait venir à Paris, je crois qu’après ce soir, c’set vous qui regretterez de ne pas être venue plus tôt. » Mon sourire pour toute réponse, il m’invite d’une
main à avancer et me guide de l’autre. Arrivés au milieu de la pièce, alors qu’il demande le silence, je me sens fondre. Mais j’ai tellement d’idées en tête que je n’arrive pas à me souvenir de
ces petites choses qui me rassurent.
Il commence son discours, parle du projet, de cette soirée, puis me présente à tous. Applaudissements. Nous passons de groupes en groupes pour
serrer des mains, échanger quelques mots, distribuer des cartes de visites. « Passez une agréable soirée » Je ne sais pas combien de fois j’ai prononcé cette phrase ce
soir.
J’arrive à m’échapper d’une discussion qui ne me concerne pas pour me diriger vers le bar. Sans avoir rien commandé, le serveur me tend un
verre, whisky irlandais bien frais, sans glaçon. « Comme vous les aimez, non? C’est lui qui m’a donné l’info » Il désigne alors celui que j’ai déjà vu en montant dans l’ascenseur. Costume armani
impeccablement coupé, la posture et la prestance d’un homme important et sur de lui. Il se retourne et me jette un clin d’œil. Je connais ce clin d’œil, ces yeux, cette manière qu’il a de se
tenir debout, de tenir son verre…
Après quelques gouttes de whisky et un peu d’ordre dans mes idées, je me décide à
aller vers lui, je dois en avoir le cœur net. Mais mon assistant me rejoins pour me signaler un problème à l’entrée. Contrainte d’intervenir, je lui jette un regard avant de m’éloigner. Je lis
alors sur ses lèvres. « A plus tard » Ca ne peut pas être lui, il n’aurait pas du passer à l’entrer. Bien que, il est capable de beaucoup, et je ne pourrait pas en vouloir a ces 2 jeunes filles
d’être tombées dans le panneau. Un autre clin d’œil, il me nargue, il va me le payer!
Arrivée à l’entrée, l’un des filles se dirige vers moi. « il y a une incohérence dans le nombre d’invités. Nous avons un carton en trop par
rapport à la liste et aux personnes présentes. Nous pensons qu’il y a une personne dans la salle qui ne devrait pas être là. » - D‘un ton sec, je répond « Je sais, je l’ai repéré. C’est pas plus
grave que ça mais à l’avenir, soyez plus attentifs ». Je prend alors le carton en trop et me dirige vers mon verre, je vais avoir besoin de la dernière goute pour affronter ça. Mon directeur
choisi ce moment pour me rejoindre, il prend alors le carton et me fais signe de le suivre vers un groupe de personnes déjà bien lancés dans une discussion
intéressante.
La soirée touchait à sa fin, il était bientôt 2h et les invités se dirigeaient par grappe vers la sortie. Mon directeur me rejoins alors avec le
carton qu’il avait gardé et me le tend, inscriptions vers le bas. « la soirée est un franc succès, vous allez avoir du boulot les prochains temps! » - « Intéressant, je n’avais déjà presque plus
de temps libre! » Il éclate d’un rire franc, je ne l’’avais que trop rarement entendu rire de cette façon. Un bon point pour moi.
Je n’ai pas encore osé retourner le carton. « Vous n’êtes pas curieuse? » - « J’hésite entre vous étriper et vous sauter au cou » - « Passez un
bon week-end, on se revoit lundi » - « Merci, vous aussi, à lundi, 10h ? Je prend les croissants ! » - « Je m’occupe du café alors. » Il s’éloigne vers la sortie, la salle est presque vide.
Quelques irréductibles décident de finir la soirée en beauté, je préfère rester ici, me faire mon petit bilan de la soirée, le whisky n’est pas mauvais.
Assise au bar, un autre verre devant moi, j’ose enfin retourner l’invitation. J’entend alors sa voix derrière moi « Tu fais quoi ce week-end ? »
Je me retourne vers lui. C'était donc bien lui... Je finis mon verre, me lève et m’approche de lui, pose ma main sur son torse et ferme les yeux. Il pose sa main sur ma joue. Je me laisse guider,
quand je les rouvre, nous nous dirigeons vers la sortie.
Demain, rien ne sera plus comme avant…